Article

François Lagadeuc, Normand et conquérant - Le portrait de la semaine

En fidèle supporter du Stade Malherbe de Caen, François Lagadeuc incarne à merveille la devise du club, « Normand et conquérant », lui qui partira à la conquête des deux plus prestigieux Groupes I de Vincennes ces prochaines semaines.

Du haut de ses 28 ans, François Lagadeuc ne cesse de s’affirmer. Sur la lancée de son exceptionnelle année 2021 où il a passé le poteau en tête à 167 reprises, le Normand réalise un meeting en tout point réussi. Vainqueur du Prix du Calvados dimanche dernier en selle sur Fantaisie, il avait remporté quelques semaines plus tôt son premier Groupe I au sulky d’Hohneck à l’occasion du Critérium Continental. Ce fan de football, pas maladroit ballon au pied, a gagné sa qualification pour participer aux Champions League du trot que sont les Prix d’Amérique Zeturf – Legend Race et de Cornulier.

Le centre de formation

Fils de Rodolphe et petit-fils de Maurice Lagadeuc, driver amateur, l’une des valeurs montantes du trot français a été naturellement bercé au rythme des chevaux dans sa jeunesse. Et quoi de mieux que les bucoliques hippodromes normands pour prendre le grand air les dimanches après-midi. Les courses de Carentan, Bréhal, d’Agon Coutainville, du Mont-Saint-Michel et autres, propices à la naissance de vocations, rythment ainsi les week-ends du jeune homme qui ne s’ennuie déjà pas sur un hippodrome : "Il me donnait de précieux coups de mains dès ses dix ans, se rappelle son père Rodolphe. Il était réveillé le gamin ! Il retrouvait sur l’hippodrome ses copains David Thomain, Alexis Popot…En plus de cela, comme il avait eu de bons résultats à l’école, nous lui avions acheté une ponette, Une Star de Bec. Elle avait alors de l’âge et possédait du métier. Elle a gagné quelques courses avec François et est morte à 35 ans, après avoir eu le droit à sa retraite à la maison. Quant à François, nous voulions qu’il continue ses études mais têtu, il avait décidé qu’il rentrerait à l’école de Graignes." De la même promotion que Mathieu Varin, Christopher Corbineau et Simon Laloum, François Lagadeuc est apprenti chez Joël Hallais et son gendre Jean-Loïc Dersoir : "Je ne pense pas que l’on puisse trouver mieux pour apprendre à monter, admet François Lagadeuc. Ce sont d’excellents pédagogues. J’ai passé des journées entières à cheval et je n’ai jamais attelé pendant deux ans. A quatorze ans, c’était dur physiquement et mentalement mais j’ai beaucoup appris au sein de cette structure complètement différente de celle de mon père." Comme pour beaucoup, le passage de l’apprentissage au monde professionnel, synonyme de la perte de la décharge pondérale, est délicat et François Lagadeuc ne déroge pas à la règle. Entre deux stages hivernaux chez Yves Dreux et Romain Larue, le néo-pro revient à l’écurie familiale : "Je suis retourné chez mon père pour être sollicité aux courses l’après-midi. Mais, mes deux premières années comme professionnel n’ont pas été évidentes. J’ai eu du mal à passer le cap jusqu’à ce que Jean-Michel Baudouin m’appelle. Heureusement que j’ai eu cette proposition, sinon j’aurais probablement arrêté le métier."

Au pied du Vélodrome

Un supporter du Stade Malherbe de Caen qui débarque chez un ancien gardien du Stade Rennais : voilà un cocktail détonant. Et pourtant, breton et normand cohabitent à merveille au grand bonheur du jeune homme qui reprend confiance en lui : "Dans ce métier, on peut vite se faire oublier, analyse Rodolphe Lagadeuc. Il faut avoir un petit peu de chance. François a eu le déclic chez Jean-Michel Baudouin. Au contact de tels professionnels, on progresse et on prend de l’assurance. Il lui a fait découvrir beaucoup de choses et a monté ses premiers semi-classiques avec Best Of Jets. » Tandis qu’il façonne au monté ce poulain de 2 ans, François Lagadeuc prend tout de même le temps de driver pour son père. Ce dernier lui fait prendre la direction de Marseille en septembre 2013. Pas de visite du Stade Vélodrome au programme mais l’étape du GNT de Vivaux à 1.100 kilomètres de l’écurie familiale de Carentan : "C’est grâce à mon ami Roland Jaffrelot que j’avais engagé Quel Instant, se rappelle Rodolphe Lagadeuc. Alors qu’il était présent lors de la réunion du 15 août de Carentan, il m’avait conseillé de venir à Marseille pour cette étape du GNT." Et c’est ainsi qu’un minot normand de 20 ans remporte une étape du Grand National du Trot avec le cheval de cœur de l’écurie comme tient à le signaler Rodolphe Lagadeuc : "Quel Instant était un cheval exceptionnel à qui il ne manquait que la parole. Même s’il avait été disqualifié pour allures à quelques reprises, il n’a jamais fait une faute en course. Il savait tout faire et était le cheval idéal pour un jeune. François a d’ailleurs débuté en compétition en tant que driver avec lui." 

Instant de Bonheur au côté de Jean-Michel Larqué et de Quel Instant.

Après cette victoire précoce dans l'étape marseillaise du Grand National du Trot, le duo avait également porté haut le drapeau normand en s’imposant dans le Prix de la Côte d’Azur 2014. Deux petites années plus tard, François Lagadeuc fait de nouveau parler de lui dans le Championnat de France des trotteurs, en qualité de propriétaire cette fois, grâce à une jument achetée le lendemain d’une Saint-Sylvestre : "Alors qu’elle avait couru à un très bon niveau dans sa jeunesse, Utinka Selloise gagnait à réclamer le 1er janvier, se remémore François Lagadeuc. Avec Jean-Michel Baudouin et Jean-Marc Freyssenge notamment, nous nous sommes lancés, sans prendre un gros risque." Acquise 23.333 euros, Utinka Selloise avait certes été disqualifiée avec son propriétaire de 23 ans au sulky lors de ses deux premières sorties sous ses nouvelles couleurs mais remportait quelques mois plus tard les étapes GNT de Lyon La-Soie et de Reims, associée à Jean-Michel Bazire.

La Champions League du trot

S’il n’a pu briller au niveau des groupes avec Utinka Selloise, François Lagadeuc en a remporté cinq en selle sur Best Of Jets, formé par ses soins : "A l’instar de Quel Instant, je dois beaucoup à Best Of Jets. J’ai vraiment eu de la chance de tomber sur ces chevaux. Best était facile et m’a permis de participer à mes premiers Prix de Cornulier. Mon seul regret, c’est de ne pas avoir gagné de Groupe I avec lui." De Groupe I, il en a justement été question cet hiver avec la victoire d’Hohneck dans le Critérium Continental, fruit de son association avec Philippe Allaire : "Je ne suis pas trop du genre à me mettre la pression. De toute façon, dès qu’on fait le heat, le cheval nous met en confiance. Hohneck est un crack qui est arrivé au top cet hiver, alors que je ne le drivais pas avant. J’ai de la chance de pouvoir être associé à de tels chevaux." 

Le pilote normand gagne son billet pour L'Amérique au sulky d'Hohneck.

Humble devant sa réussite actuelle, François Lagadeuc évoque régulièrement le bon timing mais encore faut-il savoir le provoquer, ce qu’il a su faire en enchaînant les kilomètres ces dernières années pour driver aux six coins de l’Hexagone. Tous ces efforts lui ont ainsi permis d’être régulièrement appelé par Fabrice Souloy mais également par un entraîneur tout aussi discret que le pilote normand, à savoir Nicolas Bridault : "Nous nous entendons très bien avec Nicolas. Il ne fait pas de bruit mais il est très talentueux. J’ai notamment gagné à dix reprises avec Fantaisie dont le Calvados dimanche dernier. Elle s’est ainsi qualifiée pour le Cornulier. Mais j’avais donné ma parole à Philippe Allaire en août. J’ai drivé Feeling Cash pour le préparer au mieux pour le Cornulier. Je ne peux pas revenir en arrière même si Fantaisie m’a tellement apporté de joies." Le respect de la parole donnée n’est pas une vaine valeur pour le jeune papa qui aura sûrement à cœur d’inculquer ce principe à ses deux enfants, Anna, 4 ans, et Victor, un an et demi : "J’essaie de les voir au maximum mais ce n’est jamais assez. Durant l’hiver, je loue un appartement non loin de l’hippodrome. Je ne suis donc pas bloqué avec des chevaux sur Grosbois. Ainsi, je peux redescendre en Normandie quand je veux pour retrouver ma famille. Au fur et à mesure qu’ils vont grandir, ce sera encore plus sympa car ils pourront m’accompagner sur les hippodromes le week-end. Le fait de devenir père change la vie, même au niveau professionnel. En course, je me trouve plus posé, réfléchi. Cela permet également de relativiser quand les résultats ne sont pas là."

Le bon équilibre

Au côté de son père Rodolphe sur les pistes familiales des Essarts dès 6h30 tous les matins en période non hivernale, François n’est pas pressé de s’installer à son compte : "J’ai la chance d’avoir mon père qui a encore une écurie. Tant que je reste compétitif en course, je ne vais pas m’installer. C’est vraiment très difficile de combiner les deux. Mon objectif est de me faire plaisir et de ne pas décevoir les personnes qui m’accordent leur confiance. Je suis sur le bon chemin mais ce n’est jamais gagné d’avance. Il faut constamment se remettre en cause. Il faut toujours travailler car cela peut s’arrêter du jour au lendemain." Les pieds sur terre, l’ancien numéro 10 de Carentan jongle entre réussites professionnelles et vie familiale depuis quelques saisons et y trouve parfaitement son équilibre.